
Figure discrète de la communauté française, le docteur Jocelyn Dordé partage sa vie entre la France et le Cambodge depuis plus de 23 ans.
Il exerce son métier de médecin généraliste remplaçant en France et donne bénévolement de son temps à l’ONG Taramana lorsqu’il est au Cambodge.
Jocelyn est prêt à déplacer des montagnes pour défendre les causes qui lui sont chères. En 2018, il s’est vu décerné le Trophée des Français de l’étranger au quai d’Orsay pour son implication humanitaire.
A l’occasion des 15 ans de l’ONG Taramana qu’il a fondée en 2008, nous revenons sur les grandes dates de son parcours entre orient et occident.
Une histoire. Quelle est l’histoire de Taramana qui fête ses 15 ans cette année ?
Jocelyn Dordé : "Taramana, c’est avant tout un coup de cœur démarré en 2005 en foulant le bidonville de Boeng Salang au Nord de Phnom Penh.
D’une petite cahute traversée par la voie ferrée au départ où nous aidions une trentaine d’enfants, nous avons pu louer une structure en dur en 2008 puis acheter un terrain et construire le Centre Taramana Magdalena inauguré en 2017.
Celui-ci accueille près de 250 enfants et offre, outre une aide socio-médicale, des cours de khmer, anglais, informatique et français en plus d’activités sportives et culturelles.
Nous accompagnons les enfants au delà de leurs études au collège ou lycée pour décrocher un boulot ou un diplôme.
Nous ne prétendons pas “sauver” des enfants mais les accompagner au mieux, leur faire prendre confiance en eux et leur dire tout simplement qu’ils peuvent y arriver.
Même si, pour des raisons diverses, ils n’y parviennent pas tous, leur passage au Centre pendant toutes ces années leur ont permis d’être mieux nourris, mieux soignés et mieux valorisés. C’est déjà beaucoup."

Un engagement. Taramana accorde une place importante à la promotion de la culture et de la francophonie, en quoi est-ce important pour les enfants accompagnés ?
Jocelyn Dordé : "L’apprentissage du français à Taramana est réservé tout d’abord à ceux qui sont à l’aise en anglais et dont on peut penser que la langue de Molière va leur être utile pour leur avenir professionnel.
Depuis 2010, nous avons notre troupe de théâtre francophone “Les Petits Chenapans” que j’anime avec passion pour les élèves désireux de jouer la comédie. Au début, nous avons joué des morceaux du “Père Noël est une ordure” puis en 2016, nous avons pu monter et jouer une pièce de théâtre “Allo Docteur, vous n’auriez pas vu mon Bidou?”, comédie loufoque où je me suis amusé à me moquer aussi bien des patients que des docteurs.
Quelle joie pour ces 8 jeunes comédiens en herbe de partir en France pour une tournée dans le Grand Sud Ouest où ils ont rencontré un franc succès sur 4 représentations!
Quand on se souvient de leur première fois au Centre et de leur prestation enthousiaste sur les planches françaises, on se dit que le jeu en valait la chandelle. Et d’autant plus quand on réalise, non sans fierté, leur parcours scolaire puis universitaire pour devenir pédiatre, architecte ou manager.
Ma plus belle récompense, c’est certainement de voir leur regard qui s’est modifié, d’une petite lueur d’espoir, on est passé à des yeux remplis de confiance et d’assurance comme le sont devenus le geste et la parole.
Pour 2024, les “Petits Chenapans” vont revenir avec une pièce encore plus délirante intitulée “Le Petit Chaperon rouge n’en a pas fini avec le loup”! que je monde actuellement avec l’aide de ma grande soeur Catherine.
Le rôle principal du Petit Chaperon rouge sera tenu par Vuthny, un de nos plus anciens bénéficiaires aujourd’hui âgé de 28 ans, parfaitement francophone et enclin à devenir le Président de Taramana Cambodge succédant ainsi à la Princesse Sylvia Sisowath retraitée en France.
Je suis d’autant plus admiratif de leur travail et abnégation car je serais bien incapable de m’essayer dans du théâtre en khmer…"

Une première fois. Vous souvenez de la première fois où vous êtes venus au Cambodge ?
Jocelyn Dordé : "Et comment !
C’était en septembre 2000 avec mon ami Jean-Baptiste De Sèze.
Mes premiers pas de médecin à l’infirmerie de PSE (Pour un Sourire d’Enfant). A l’époque, nous partagions une chambre à 2 USD la nuitée dans une guest house où les cafards craquaient sous nos pieds la nuit: si d’aventure, nous nous risquions d’aller aux toilettes.
Le matin, nous nous rendions utiles sur la décharge de Phnom Penh où il n’était pas facile de rester insensible devant un tel panorama de désolation et de misère.
C’est là où l’on se rend compte vraiment de la chance pour nous Français d’avoir un système de santé et d’aide sociale parmi les meilleurs au monde.
De vrais moments forts et des histoires émouvantes que j’espère retranscrire un jour sur papier."
Un aller-retour. 23 années après, vous continuez à faire des allers-retours entre la France et le Cambodge, comment vivez-vous cette double connexion de ”Français de France” et de “Français de l’étranger” ?
Jocelyn Dordé : "Au début, j’avais un peu de mal à passer de ma vie cambodgienne à la française surtout dans le travail. Je passe entre 6 à 8 mois au Cambodge.
En tant que médecin remplaçant, j’éditais manuellement des feuilles de soins que les patients devaient envoyer à leur Sécu pour se faire rembourser. Et d’entendre “ et en plus, il faut que je paie le timbre, docteur?” Je préférais leur donner le timbre moi-même,que d’avoir à raconter ce qui se passe ailleurs au Cambodge comme dans la très grande majorité des pays de ce monde.
J’avais remarqué une chose : dites aux gens qu’il y a près de 400 millions d’enfants qui ne mangent pas à leur faim chaque jour, aucune émotion palpable. Montrer leur l’histoire d’un enfant de 11 ans qui se retrouve chiffonnier et responsable de sa grand-mère et de son petit frère, ils veulent alors tous l’aider et le parrainer.
C’est ce qui est arrivé lorsque j’ai réalisé en 2008 le mini film intitulé “Dina, 11 ans, chef de famille”.
Une dernière question. Actualité oblige, où allez-vous poser vos valises pour votre retraite ?
Jocelyn Dordé : "Voilà une bonne question. J’avoue que je ne sais pas encore. Je ferais peut-être comme beaucoup de nos compatriotes, 6 mois en France le printemps-été et puis à l’automne, je migrerais comme l’hirondelle sur des contrées plus chaudes.
Pas impossible que ce soit au Cambodge, mon compagnon en étant originaire et on sait l’attachement des Cambodgiens à leur famille et leur culture.
Ce qui est sûr, c’est que j’aurai toujours un bol de riz qui me sera offert à Boeng Salang…"
Pour aller plus loin et mieux connaître l'action de l'association Taramana
Faire un don à Taramana : compte ABA Taramana Education - 000071122
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